mardi 25 février 2014

Ce n'est pas le déficit qui dérape.

La dernière mouture des prévisions de la Commission Européenne est disponible, et elle n'a rien de révolutionnaire. 

Pour la France (lien) , la Commission prévoit 1% de croissance en 2014 et 1.7% en 2015. Ces prévisions sont très proches de celles de l'automne dernier (respectivement 0.9% et 1.7% en 2014 et 2015, lien), très proches de celles retenues par le gouvernement pour l'établissement du budget 2014 (0.9% en 2014, lien), et légèrement plus pessimistes que celle du gouvernement dans son programme de stabilité d'avril 2013 (1.2% et 2.0% en 2014 et 2015, lien). 

Le premier message est donc : tout le monde est d'accord pour dire qu'en l'état actuelle de la connaissance, la croissance repartira en 2014, et accélérera en 2015. Les différences entre les différentes prévisions sont incluses dans la marge d'erreur.

En revanche, là où il y a des divergences, c'est sur les finances publiques. Dans tout exercice de prévision, il y a des variables dites "exogènes", c'est-à-dire qui entrent comme des paramètres dans le modèle. Si vous étudiez une petite économie ouverte sur le monde, ces variables comprennent, entre autres, la croissance mondiale (votre économie est trop petite pour influer à elle seule sur la trajectoire du monde) et les décisions de finances publiques prises par le gouvernement. Les autres variables, comme la croissance, sont dites "endogènes", car ce sont les équations du modèle et les paramètres en entrée qui vont les déterminer. 

Donc il est très important d'étudier le scénario retenu par l'institut de prévision. La croissance dépendra des mesures budgétaires retenues dans le scénario, et le déficit public final dépendra de la croissance et des mesures budgétaires retenues dans le scénario. 

Voici un tableau récapitulatif des deux dernières moutures de prévisions pour la France, faites par le gouvernement et la Commission

En jaune l'engagement de 3% en 2015 qui ne fait pas partie du Budget 2014


Les prévisions de la Commission sont les prévisions officielles de croissance sur lesquelles vont se fonder les instances européennes pour étudier la compatibilité ou non des projets de Loi de Finances et des Pactes de Stabilité avec la législation européenne. Elles sont établies en utilisant les mesures budgétaires votées, ou suffisamment détaillées pour être sur le point d'être votées (les prévisions d'automne utilisent le projet de loi de finance). En somme, les dernières prévisions pour 2014 et 2015, publiées aujourd'hui, sont faites en l'état actuel de la législation. Elles ne contiennent donc aucun des engagements (réels ou non) du gouvernement, ni aucune mesure annoncée depuis que le budget 2014 a été voté. Il ne sert donc à rien de comparer ce qui n'est pas comparable. Donc qu'est-ce-qui est comparable? 

Rentrons dans le détail. 

Pour 2013, les prévisions de la Commission en terme de croissance sont légèrement plus optimistes, c'est normal, l'INSEE a révisé depuis la croissance du premier et du troisième trimestre 2013. La Commission utilise donc les dernières données de l'INSEE. En terme de déficit, elles sont légèrement plus pessimistes que celle du budget 2014, en lien avec des recettes fiscales décevantes en fin d'année, la Cour des Comptes ayant déjà souligné le problème. Le déficit 2013 sera publié par l'INSEE fin mars prochain, on en saura plus à ce moment-là.

Pour 2014, des prévisions de croissance légèrement plus optimistes de la part de la Commission que du gouvernement, en revanche, la Commission n'est pas d'accord avec le gouvernement sur l'impact des mesures du budget 2014 sur le déficit (4% du PIB pour la Commission, contre 3.6% dans le Budget 2014). Là, il y a une vraie information. Sans avoir le détail du chiffrage des mesures, c'est difficile de prendre parti, mais en général la Commission tombe moins loin d'autant qu'elle établit ces prévisions presque 6 mois plus tard, avec beaucoup plus d'information en main. Par exemple, il y a exactement un an, elle prévoyait 0.1% de croissance et 3.7% de déficit en 2013, contre respectivement 0.8% et 3.0% pour le gouvernement. Le prochain exercice de prévisions du gouvernement aura lieu en avril, au moment du Pacte de Stabilité 2014-2018. Si le gouvernement s'aligne, les mauvaises langues diront que c'est parce que la Commission lui a tapé sur les doigts. 

En revanche pour 2015, comparer les engagements du gouvernement aux prévisions de la Commission n'a aucun sens. Les prévisions de la Commission ne prennent pas en compte les mesures annoncées mais ni détaillées ni votées, tandis que les engagements ne sont pour l'instant que des engagements. Dire que la Commission "contredit le gouvernement" parce qu'elle annonce que le déficit sera de 3.9% en 2015 alors que le gouvernement s'engage à le ramener à 3.0%, c'est débile, oui, mais c'est ce que dit la moitié de la presse française : Figaro, Les Echos, Le Monde

En fait, tout ce que la Commission dit, c'est qu'en l'état actuel de la législation, le déficit sera de 3.9% en 2015. Au moment de l'établissement du Budget 2015, elle étudiera les mesures décidées par le gouvernement, et dira si oui ou non cela permet d'atteindre 3.0%. Si ce n'est pas le cas, à ce moment-là seulement la France devra demander un délai supplémentaire. 

Finalement, le déficit baisse, on ne sait simplement pas encore exactement quand il repassera sous 3%, mais il baisse. A vrai dire, s'il pouvait baisser le moins rapidement possible, afin d'avoir un effet minimal sur la croissance et de ne pas étouffer le début de reprise que l'on a ça serait bien. 

Déficit Public en % PIB, INSEE jusqu'en 2012.
Commission : WF 2014
Gouvernement : LOLF 2014 puis engagement du Pacte de Stabilité en 2015

On le verra dans un post ultérieur, mais certains interprètent le Pacte de Responsabilité comme un tournant vers moins d'austérité. Il est possible que le gouvernement cherche délibérément à repousser la date à laquelle le déficit repasse sous la barre des 3%. Auquel cas, il faudra voir le prochain Pacte de Stabilité pour le savoir. L'équilibre politique en faveur de l'austérité à tout prix et tout de suite s'affaiblissant considérablement (après le FMI (lien), c'est au tour de l'OCDE (lien) ce mois-ci de faire son mea culpa), ce serait le bienvenu. 







jeudi 20 février 2014

Le "déclin" de la high-tech européenne. Vraiment?

Vu dans cet article des échos suite à une étude du cabinet AT Kearney sur le secteur de la High Tech en Europe (lien)

"La high-tech européenne poursuit son lent déclin (...) seuls 8 groupes européens (après la session de Nokia) figurent désormais dans le classement des 100 premiers groupes high-tech dans le monde"

Je n'ai jamais compris pourquoi :

1) On associait toujours dynamisme d'un secteur et dynamisme des grosses entreprises de ce secteur. Dans l'aéronautique cela peut se justifier, en raison de rendements d'échelle croissants, il faut être gros pour produire à la chaîne des avions, et le dynamisme d'Airbus entraîne le secteur des fournisseurs d'Airbus. Mais dans la high-tech, cela ne se justifie pas forcément. On n'a pas nécessairement besoin d'être un gros acteur pour fournir un produit fini, au consommateur (google, apple...) ou aux entreprises des autres secteurs (logiciels...). D'ailleurs, si on regarde les acteurs par type de high-tech, (lien), les "autres entreprises" représentent entre 15% et 40% des parts de marché. 

2) La nationalité des actionnaires d'une multinationale avait son importance. Ce qui compte pour l'emploi et la croissance, c'est où elle est installée, donc si Nokia reste en Europe, tant mieux. Ensuite, ce sont les mêmes qui d'un côté s'inquiètent de voir les Investissements Directs Etrangers en France diminuer (lien) et de l'autre s'inquiètent des rachats d'entreprises européennes. Il est rigoureusement impossible de les satisfaire, les deux vont de concert. Bien sûr, au niveau macro, il est important de ne pas avoir de trop fort déséquilibre de balances courantes. Mais ce n'est pas le cas (lien). A vrai dire on a plutôt le problème inverse, la demande intérieure étant si faible dans la zone euro que nos riches préfèrent investir à l'étranger par manque d'opportunité d'investissement. Comme l'Allemagne l'a fait avec le sud de l'Europe dans les années 2000. 

3) Une baisse des parts de marché était toujours une mauvaise chose. Avec la montée en puissance des émergents, c'est évident que la part européenne du PIB mondial baissera. Enfin, on peut transférer des spécialisations sectorielles vers des pays émergents (la part de marché européenne dans l'industrie du textile est probablement proche de zéro), et gagner des parts de marché dans d'autres secteurs. High-tech n'est pas toujours synonyme de productivité élevée (voir mon post précédent où l'on voit que l'industrie des composants électroniques a une assez faible productivité par travailleur, par rapport à la chimie ou la pharmacie). Ce n'est forcément dans ce secteur qu'il est rentable pour l'Europe de se spécialiser. 

4) Personne ne faisait le lien entre déficit commercial et investissements étrangers. Prenez le cas de l'Australie par exemple, où les asiatiques investissent chaque année des sommes faramineuses pour s'offrir des maisons de vacances. Cet argent sert à financer le déficit commercial de l'Australie. Mais ce n'est pas pour autant que l'Australie "vit au dessus de ses moyens", elle est dans le business de vendre un cadre de vie à des retraités chinois. Entre autres. C'est d'ailleurs probablement plus soutenable à long terme que l'économie emiratie, qui consiste à vendre du pétrole pour financer son déficit commercial. Les plages australiennes seront toujours là, elles, et l'économie australienne est plus diversifiée. 


En revanche, la faible part des dépenses de R&D mentionnée dans l'article est plus inquiétante. Ce qui est bien, c'est qu'à partir de septembre 2014 (et mai 2014 pour la France), les comptes nationaux européens compteront les dépenses de R&D dans la formation de capital des entreprises (c'était une consommation intermédiaire auparavant). Les Etats Unis l'ont fait l'automne dernier, les normes comptables internationales ayant changé récemment.  Cela contribuera directement au PIB dans l'approche demande, mais surtout, permettra de comparer facilement des séries longues de R&D par secteur dans tous les pays du monde. 

Can't wait. 





mercredi 19 février 2014

Arnaud Montebourg, chômage et progrès technique

Cet article de Paul Krugman (lien) faisant le lien vers un autre article de lui-même, publié dans Slate en 1997 (lien) soulève une question intéressante que j'ai envie d'aborder ici. 

L'idée de Paul Krugman pour étudier l'effet du progrès technique sur l'emploi est de considérer une économie à deux biens, le pain et la saucisse. La seule chose qui intéresse les consommateurs est le hot dog, c'est-à-dire qu'ils achèteront autant de baguettes que de saucisses, pour faire autant de hot dogs. 

Supposez que vous avez 120 millions de personnes travaillant dans cette économie, 60 millions de boulangers produisant une baguette par jour, 60 millions de charcutiers produisant une saucisse par jour. Le PIB quotidien de cette économie, égal à la consommation, est 60 millions de hot dogs. 

Tout d'un coup, une innovation technique permet un boulanger de produire deux baguettes par jour au lieu d'une. Comme il ne sert à rien de faire trop de baguettes, chaque baguette en trop sera jetée et une partie des boulangers n'arrivant plus à vendre sa baguette deviendra charcutier. L'équilibre final sera 40 millions de boulangers produisant deux baguettes par jour, et 80 millions de charcutiers produisant une baguette par jour. Le PIB de cette économie devient 80 millions de hots dogs (+33% de croissance).

Si on regarde le marché de l'emploi du boulanger, on dira que 20 millions d'emplois ont été détruits dans la boulangerie. Arnaud Montebourg appellera à un plan général pour sauver le secteur en subventionnant l'achat de baguette. Mais si on regarde au total, ces 20 millions d'emplois détruits ont été compensés par 20 millions d'emploi créés dans la charcuterie. Bien sûr, certains diront que bientôt le progrès technique détruira des emplois de charcutiers comme il l'a fait avec la boulangerie, mais c'est faux, car si les charcutiers se mettent à produire deux saucisses par jour, on reviendra à 60 millions de charcutiers et boulangers, chacun produisant deux items par jour, et le PIB sera de 120 millions de hot dogs. 

Le but de cette parabole est de faire comprendre que le progrès technique peut détruire des emplois dans un secteur mais pas dans tous les secteurs à la fois. 

Il y a au moins deux limites à cette parabole, outre le simple fait que nos économies sont plus compliquées que l'économie du sandwich. 

D'abord, dans la vraie vie, quelqu'un ayant étudié pour être boulanger et ayant travaillé comme boulanger pendant 20 ans ne peut ou ne veut pas du jour au lendemain devenir charcutier. Arnaud Montebourg a peut-être raison de maintenir l'activité de boulangerie jusqu'à la retraite de 20 millions de boulangers, tout en décourageant les jeunes à faire des études de boulangerie et en les orientant vers la charcuterie. Chose qu'ils feront tout seuls d'ailleurs s'ils sont un peu rationnels. C'est ça ou payer des allocations chômage aux boulangers, ce qui est moins gratifiant. 

Enfin, pour répondre aux décroissants, une augmentation du PIB n'est pas nécessairement une augmentation du nombre d'objets physiques. Ici, la croissance passe par un nombre plus élevés de hot dogs, c'est possible qu'à un moment les consommateurs aient trop de hot dogs. Je pourrais argumenter qu'on est bien loin d'une telle abondance dans la plupart des pays du monde, mais que même si on l'atteint, la croissance peut venir des services et de l'amélioration de la qualité des biens. En gros, dans un monde où tout le monde mange à sa faim, a un frigo, une voiture et un ordinateur, la croissance provient de la multiplication des services, et de frigo, voiture et ordinateur de meilleure qualité, pour lesquels les gens sont prêts à payer plus cher. 








mardi 18 février 2014

Les effets de structure et de choix collectifs sur le PIB par habitant

Les différences de PIB par habitant entre pays sont souvent très mal interprétées. Aux moments les plus graves de la crise de la zone euro, il était possible d'entendre des gens pourtant sensés comparer les PIB par habitant de la Grèce et de l'Allemagne pour soutenir que les premiers étaient plus fainéants/travaillaient moins efficacement (rayer la mention inutile) que les seconds. Les préjugés culturels ne sont jamais très loin, et encore aujourd'hui certains économistes n'hésitent pas à mettre sur le compte de la "culture", concept fourre-tout, les différences de PIB par habitant que leur modèle n'explique pas, sans parler des jugements à l'emporte-pièce des éditoriaux de presse. Un siècle d'études sociologiques devraient permettre à conclure que ce qui fait la spécificité d'un pays ne peut se résumer au résidu d'une équation économétrique. 

Elles sont également mal interprétées, car certains pensent que si le PIB/Hab est 30% plus élevé ailleurs, il leur suffit de déménager immédiatement dans ce pays pour gagner plus sans effort. Ce point est en général faux. 

Le but de ce post est donc d'étudier les différents facteurs pouvant expliquer des différences de PIB par habitant entre des économies développées et diversifiées. 

Le PIB/hab, soit la somme des valeurs ajoutées divisée par la population totale, est le produit de plusieurs facteurs.
PIB/HAB = PIB/Emploi  x   Emploi/Habitant = Valeur Ajoutée par emploi x Taux d'emploi

La Valeur Ajoutée par emploi est elle-même le produit de deux facteurs
Valeur Ajoutée par emploi = Productivité Horaire x Nombre d'heures travaillées par emploi

Ainsi, trois éléments déterminent entièrement le PIB/hab : le nombre d'heures travaillées par personne occupant un emploi, le taux d'emploi, et la productivité horaire. La productivité horaire est le concept le plus difficile à mesurer car il est impossible de déterminer l'apport réel de chaque heure travaillée à la valeur ajoutée d'une entreprise. On doit se résoudre donc à faire des moyennes. 

Pour commencer, plaçons nous en 2008 - quand tous les pays étaient à leur production potentielle (voir lien) - pour que la crise ne brouille pas les comparaisons que nous souhaitons mener, et regardons quatre pays développés, France, Allemagne, Espagne et Etats-Unis, et regarder l'écart avec l'Etats-Unis. Mes sources sont les Tableaux Entrée-Sorties (valeur ajoutée et emploi par branche) d'Eurostat pour les pays Européens et du BEA pour les USA, et l'OCDE (nombre d'heures travaillées). 




Auquel des trois facteurs (taux d'emploi, nombre d'heures et productivité) ces écarts sont-ils dus? 

Pour tester l'effet du taux d'emploi, on peut regarder ce que serait le PIB/hab si tout le monde avait le même taux d'emploi (mettons le plus élevé, celui de l'Allemagne). On peut faire ainsi deux hypothèses : toutes ces personnes passant de l'inactivité à l'emploi arrivent dans tous les secteurs et à tous les niveaux, et donc leur valeur ajoutée annuelle est la même que celle du travailleur moyen (Hypothèse 1); ou bien ces personnes n'ont pas arrivent toutes à des emplois peu qualifiés, dont la valeur ajoutée annuelle est faible (hypothèse 2). La vérité étant nécessairement entre les deux, voire éventuellement plus proche de l'hypothèse 2. Ces hypothèses ne sont pas neutres, spécialement en France, où il est possible que l'apparente forte productivité de chaque travailleur (16% plus élevée qu'en Allemagne) puisse s'expliquer en partie par une exclusion des travailleurs moins productifs. En partie car comme le montre le tableau ci-dessous, même dans l'hypothèse 2, le PIB/Hab de la France corrigé du taux d'emploi reste supérieur à celui de l'Allemagne.  


De même, on peut regarder les heures travaillées afin de se demander ce qu'il adviendrait si tout le monde travaillait autant par an. Partons de notre hypothèse 2, qui est la plus probable, et formulons deux nouvelles hypothèses : si tout le monde réduit son temps de travail pour atteindre celui du travailleur allemand moyen, qu'advient-il du PIB/Hab si (hypothèse 2a) chacun arrive à produire autant en moins de temps, ou si (hypothèse 2b) si la productivité horaire reste la même. Là, les études sont plus circonspectes, une réduction mineure du temps de travail peut-être parfaitement absorbée par une meilleure organisation, voire même positive si les travailleurs sont encore plus productif car plus heureux, mais cela a certainement des limites. Au final, si les 35H ont eu un effet quasi-nul sur l'emploi, c'est parce que les français ont réussi à produire autant en moins de temps. Il n'est pas dit que ce soit le cas si on passe à 
32h. Je formulerai donc une troisième hypothèse (2c), qui fait la moyenne de (2a) et (2b). 





Les américains travaillant nettement plus que les européens, et les espagnols nettement plus que les français et allemands pour qui les nombres d'heures travaillées annuelles sont proches, cette correction conduit le PIB/Hab des Etats Unis à se rapprocher très fortement de celui de l'Allemagne et de la France. Au final, dans l'hypothèse 2c, on voit que près des deux tiers de l'écart de PIB/hab en France et USA s'explique par le taux d'emploi et le nombre d'heures travaillées.

Hors périodes de crise, le niveau de l'emploi et le nombre d'heures travaillées est le résultat d'un équilibre entre travail et loisir déterminé par les choix individuels, les normes sociales et les incitations. Les normes sociales sont le produit d'une histoire qui diffère d'un pays à autre, et déterminent en partie les incitations mises par le système socialo-fiscal. Par exemple, le Congressional Budget Office américain a récemment estimé que la réforme de l'assurance-maladie, en supprimant le lien entre assurance et emploi à temps plein, permettra à des millions d'américains de ne plus se sentir obligés de travailler plus qu'ils ne le souhaiteraient simplement pour être couverts ("job lock"). Cet effet, diffus au sein d'un grand nombre de travailleurs, réduira probablement le nombre d'heures travaillées, d'à peu près deux millions d'équivalents temps plein. Cet article de Paul Krugman résume la question (lien). De même, encourager la démographie en favorisant les mi-temps ou les congés de maternité longs réduit le taux d'emploi. Au final les taux d'emplois européens ont tendance à se rapprocher des taux d'emplois américains (retraite de plus en plus tardive) et le nombre d'heure travaillées aux Etats Unis se rapproche du nombre d'heures travaillées en Europe. 








Les politiques qui font augmenter le taux d'emploi sont celles qui repoussent l'âge de départ à la retraite ou encouragent les petits boulots étudiants (Note : La faiblesse du taux d'emploi en France est due aux jeunes et aux seniors, le taux d'activité des 25-55 ans étant plus élevé en France qu'en Allemagne ou aux Etats Unis). 

Au final, il reste donc la productivité horaire pour expliquer les écarts de PIB/hab qui subsistent après l'hypothèse 2c. Mais la productivité horaire moyenne d'un pays dépend crucialement de la structure de son économie. Certains secteurs, intensifs en capital comme la métallurgie ou à forte valeur ajoutée comme les services aux entreprises, permettent à leurs travailleurs d'avoir une très forte productivité. Un bon moyen d'augmenter le PIB/Hab d'un pays est de lui permettre de se spécialiser dans ces secteurs. Prenons par exemple le cas de la France : 



La valeur ajoutée par tête varie grandement d'un secteur à un autre. Le développement de ces secteurs est en général lié soit à une accumulation du capital ou une organisation de la production qui permet à un nombre réduit de travailleurs de produire beaucoup, soit à une main d'oeuvre très qualifiée fournissant des services ayant une grande valeur pour leur consommateur. En dépit de ce que les études PISA ou les classements d'universités disent, les niveaux d'éducation et de qualification diffèrent moins que les secteurs choisis par les diplômés de chaque pays. Afin de comparer ce qui est comparable, on veut donc regarder les productivités horaires par secteur : 




On voit que les productivités horaires sont regroupées assez par secteur, avec des différences  au sein d'un secteur plus importantes dans l'industrie que dans les services. Cela est certainement dû à des poids différents des sous postes, et donc cache des différences de capital par tête ou de positionnement Marketing. Or les proportions d'emploi dans chaque secteur diffèrent donc la productivité moyenne n'a pas les mêmes pondérations : 



Que se passerait-il donc si nos quatre pays avaient la même structure, c'est-à-dire les même proportions d'employés que leur voisin dans chaque secteur, mettons encore une fois celles de l'Allemagne, qui est notre pays par défaut (hypothèse 3) : 


Dans ce dernier cas, les PIB/Hab de l'Allemagne, de la France et des USA seraient quasiment identiques. Cela montre bien que ces trois pays sont parfaitement comparables. 

Cet exercice est utile si vous considérez un individu donné, à compétence et offre de travail données. Cet individu est prêt à travailler N heures dans le secteur S de l'âge A à l'âge B. Une fois que N, S, A et B sont donnés, cela ne change rien pour cet individu de naître aux Etats-Unis, en France ou en Allemagne. De même, un individu souhaitant gagner plus y parviendra en travaillant plus ou en changeant de secteur, mais pas en changeant de pays à secteur et heures de travail donnés. En moyenne, car si on y gagne dans certains secteurs, on y  perd dans d'autres.

(NB 1: pour les amateurs, on peut continuer cette étude en raffinant notre analyse sectorielle à l'aide de prix à la production et prix à la consommation. L'idée étant que la productivité dans les services doit plutôt se regarder en parité de pouvoir d'achat, les services n'étant que très marginalement échangeables, tandis que la productivité dans les biens doit se regarder en euros, les biens étant majoritairement échangeables. Cela permet de corriger les problèmes liés à la maladie des coûts (lien) ou à des niveaux de prix très différents dans les services, qui pourraient laisser penser qu'un serveur Suisse est plus productif (en volume) qu'un serveur Français simplement parce qu'il gagne deux fois plus, parce que les restaurants sont deux fois plus chers. En l'absence de concurrence étrangère, les prix des services ne s'alignent pas, tandis qu'un iPhone a le même prix hors taxe partout. Les niveaux de prix en France étant assez élevés, cela pourrait dégrader sa position relative dans le dernier tableau, mais probablement pas énormément). 

(NB 2 : depuis 2008, les PIB/hab on pas mal bougé, celui de la France étant 3% plus bas qu'en 2008, celui de l'Allemagne 3% plus haut, et celui des USA 2% plus haut, on a en 2013 :
)









jeudi 13 février 2014

Fiscalité des entreprises : travail ou capital?

A la lecture de cet article du Point on se prend à penser que les différences entre l'imposition du travail et  l'imposition du capital confondent encore beaucoup de nos amis journalistes, incapables donc de faire leur métier correctement. Sans compter que ce dont s'indigne le journaliste avec les 130% de taxation, c'est qu'un rentier ayant plus de 10 000 000 d'euros  de fortune (pour avoir un taux marginal d'ISF à 1.5% c'est nécesssaire) ne puisse pas vivre de ses rentes en se contentant d'investir l'intégralité de sa fortune dans des obligations d'Etat, sans investir dans des entreprises, et sans passer par des produits d'épargne partiellement défiscalisés. Le pauvre. 


  • L'incidence fiscale, kessécé? 
Un impôt vient en général taxer une transaction ou un stock. Dans le premier cas, il s'agit tout simplement pour l'Etat de fixer deux prix différents, l'un pour le vendeur, l'autre pour l'acheteur, et d'empocher la différence. Ce problème très classique pousse à se demander, par rapport à la situation où l'impôt n'existe pas, qui du vendeur et de l'acheteur paie réellement l'impôt, et dans quelles proportions. Ce problème a une réponse très simple : 

Sans impôt, le prix et la quantité échangée sont P0 et Q0. Avec l'impôt, le consommateur payant Pc et le producteur touchant Pp, la quantité échangée permettant d'égaliser offre et demande à ces deux prix est Qt, plus faible que Q0. Il y a donc une baisse des volumes échangés. La différence Pc - Pp est le montant de la taxe par unité échangée. L'aire du rectangle (Pc - Pp) x Qt est le montant total de l'impôt perçu par l'Etat. Ici, sur le graphique, par rapport à la situation sans impôt où le prix d'échange aurait été P0, les consommateurs paient (Pc - P0) x Qt d'impôt et les producteurs (P0 - Pp) x Qt, ici chacun la moitié du rectangle total. 

La proportion de l'impôt total varie avec les pentes relatives des courbes d'offre et de demande. Si l'offre est dite "inélastique", c'est-à-dire que le producteur est peu sensible au prix auquel il vend son produit par rapport au consommateur, c'est lui qui paiera la majeure partie de l'impôt. 



Inversement, si c'est le consommateur qui est peu sensible au prix d'achat, c'est lui qui paiera la majeure partie de l'impôt. 




Donc toute conversation sur l'impôt qui ne commence pas par se poser la question de qui paie réellement l'impôt, et se contente de qui le décaisse officiellement est une conversation n'ayant aucune chance d'être pertinente. Par exemple, la séparation entre salarié et employeur des cotisations sociales est parfaitement arbitraire, les deux sont une taxe sur la transaction "travail", où le salarié est producteur et l'employeur est consommateur de travail. Chacun a son élasticité-prix, et toutes les taxes assises sur cette transaction seront payées avec la même proportion, déterminée par le rapport des élasticités-prix, peu importe comment on a décidé de les appeler. 

Les Ecopublix ont fait un article sur le sujet il y a quelques temps (lien) et laissent penser que les cotisations sociales sont en réalité payée en grande partie par les salariés. A l'appui de cette thèse, le fait que le poids des salaires totaux (net + cotisations salariales et patronales) dans le partage de la valeur ajoutée est restée remarquablement stable au cours du temps alors même que les cotisations ont considérablement augmenté. Donc la part finale des salaires nets a baissé, et ce sont les salariés qui ont absorbé les hausses de cotisation. 

Bien évidemment, c'est une moyenne macro, tous secteurs confondus, et dans certains secteurs les salariés n'ont pas le même pouvoir de négociation que dans d'autres (employés peu qualifiés), ou bien les employeurs sont plus enclins à rogner leur marge pour faire tourner leur affaire (PME) et donc l'incidence fiscale n'est pas la même. Réduire les cotisations sociales sur les PME aide probablement ces producteurs, réduire les cotisations sociales dans la banque aide probablement les traders. 

  • Du coup, pourquoi qu'on dit que y'a des impôts sur le capital et des impôts sur le travail? 
Parce que c'est pas facile de savoir qui paie quoi effectivement, donc on identifie chaque impôt à son assiette. Chacun des impôts sur l'activité économique a sa propre assiette, et selon les secteurs, des élasticités de l'offre et de la demande qui varient considérablement. Faisons un petit tour d'horizon. 

Impôts sur le travail : On peut regrouper ici tous les impôts sur les salaires payés par les entreprises (qu'on ne voit pas sur nos fiches de paie), dont la taxe à 75% par exemple, les cotisations sociales employeurs et employés, et l'impôt sur le revenu des personnes physiques, partie revenu du travail. Tous ces impôts portent sur la transaction "travail" produit par le salarié et acheté par l'employeur. Ces impôts représentent environ 23% du PIB. 

Impôts sur la production hors taxe sur les salaires : L'assiette est en général le capital productif de l'entreprise (taxe foncière etc...) donc interviennent avant que que l'entreprise ne fasse des bénéfices. Ils représentent 3% du PIB. 

Impôts sur les produits et la consommation : TVA, TIPP, etc... Environ 11% du PIB

Impôts sur les revenus du capital : les prélèvements sociaux sur les revenus du capital, la part intégrable aux impôts sur le revenu, l'ISF (en première approximation, sauf que le taux n'est pas déterminé par les revenus du capital mais le stock de capital), l'impôt sur les sociétés. Ils représentent 9% du PIB. 

Chaque entreprise est donc la rencontre d'un consommateur, d'un capitaliste et d'un employé. Chacun de ces impôts va impacter ces trois personnes différemment selon leur élasticité. 

Exemple 1 : Une start-up high tech se finance à moitié à l'international, à moitié en en France, embauche des salariés extrêmement qualifiés et vend un produit unique pour lequel les consommateurs (d'autres entreprises ou des ménages) sont prêts à payer le prix fort. 
Le capitaliste international négociera ses dividendes sur la base de ce qu'il pourra obtenir dans le pays d'à côté, il fera donc en sorte que le résultat après IS de l'entreprise soit maximal.
Le capitaliste français n'a pas trop le choix puisqu'il paiera l'impôt sur ses revenus du capital quoiqu'il arrive, qu'il investisse en France ou à l'étranger.
Le salarié pourra négocier son salaire net, puisqu'il est extrêmement mobile.
Le consommateur paiera le prix final et est très peu sensible à son niveau.  
On voit ici que les deux personnes extrêmement élastiques au prix sont le capitaliste international et le salarié. Ils ne paieront aucun des impôts mentionnés ci-dessus, tout sera reporté sur le prix de vente et/ou la rémunération du capitaliste français. Comme le consommateur semble a priori beaucoup plus inélastique au prix que le capitaliste français, celui-ci arrivera à reporter sur lui la majeure partie des du total des impôts. Dans cet exemple, le prix de vente au consommateur inclura donc la quasi-totalité de tous les impôts, depuis l'impôt sur le revenu du salarié jusqu'à l'ISF du capitaliste français. 

Exemple 2 : Un restaurant bas de gamme appartenant à son gérant, embauche des serveurs et cuisiniers peu qualifiés au SMIC et vend à des consommateurs attentifs au prix, qui peut choisir de manger chez lui si les prix augmentent trop. Ici, on voit bien que le gérant est coincé entre le salarié rémunéré au SMIC (il ne peut pas baisser son salaire) et le consommateur radin. Il paiera donc la plupart des cotisations sociales, taxes sur les salaires, impôts en capital, TVA. L'impôt sur le revenu sera payé par le salarié en revanche, puisque le SMIC n'est pas déterminé à partir du super-net mais du net. 

Exemple 3 : Une grande entreprise française se finance entièrement à l'international, vend des voitures sur lesquels la concurrence est rude et emploie des ouvriers dans une usine, et des cadres au siège. Comme dans l'exemple 1, l'offre de capital du capitaliste international est totalement élastique, donc il ne paiera aucun impôt. Les cadres ont un pouvoir de négociation légèrement supérieur aux ouvriers, les impôts pèseront moins sur eux que sur les ouvriers. Si le consommateur n'a pas vraiment besoin de voiture, sa demande sera assez élastique au prix et au final, tous les impôts, y compris l'impôt sur les sociétés, seront payés par les salariés, majoritairement les ouvriers. Si le consommateur a besoin d'une voiture, mais qu'il peut toujours acheter une voiture fabriquée à l'étranger où les impôts sur les salaires et le capital sont plus faibles, il paiera une partie de la TVA mais ne paiera qu'une fraction des impôts sur le salaire et le capital français, qui seront donc absorbées par les ouvriers. 

Au final, on voit bien que c'est difficile de considérer que baisser les cotisations sociales ou l'impôt sur les sociétés est nécessairement un "cadeau aux entreprises", ou qu'augmenter la TVA est nécessairement "mauvais pour le consommateur". Comme la plupart du temps ce sont les plus défavorisés qui sont les moins élastiques (puisqu'ils doivent travailler et acheter les produits de première nécessité pour survivre), c'est souvent sur eux que pèse une bonne partie des impôts. Donc alléger ces impôts leur profite aussi. 

La taxation progressive reste possible, à condition qu'elle soit assise sur des transactions dans lesquelles les ménages les plus favorisés ont une offre très peu élastique. Taxer le travail des plus riches est efficace si ces riches ne quittent pas le territoire (ce qui ne semble pas être le cas), puisque cela n'impacte pas trop leur pouvoir de négociation auprès de leur employeur : même s'ils changent d'employeur, ils devront payer la taxe. Taxer les revenus du capital là où ils sont effectivement perçu plutôt que là où ils sont générés relève de la même logique, car le capitaliste est moins mobile que son argent, qui peut partir à l'étranger très facilement tandis que le capitaliste peut être avoir des attaches (comme un travail ou une famille par exemple). Il est donc préférable de taxer les revenus du capital auprès du ménage les percevant que via l'IS auprès de l'entreprise les générant. Le reste relève de la lutte contre la fraude fiscale ou de l'abus de biens sociaux. 

Tant que les études sur le poids de la taxation ne tiendront pas compte de l'incidence fiscale, il est mieux de ne pas les lire, et encore moins les articles en parlant. 











Baisser la dépense publique

Article très intéressant d'Alexandre Delaigue d'éconoclaste, ici

Cela rejoint un peu les discussions autour du multiplicateur: quand un responsable politique est incité à réduire la dépense publique, il le fait souvent via des réduction de dépenses ayant un fort multiplicateur, de court ou long terme, ce qui est résolument la pire façon de réduire les dépenses publiques. 

L'argument des politiques de réduction salariale dans la fonction publique est particulièrement pertinent, et à garder en tête pour tout ceux qui pensent que cela est une bonne idée. 

L'importance de la macroéconomie en finances publiques (Partie IV et fin) : Simulation

Suite et fin de Partie I, Partie II et Partie III


Traduisons l'importance de nos quatre paramètres en étudiant plusieurs cas. Dans tous les cas nous nous intéressons aux trajectoires suivies par le PIB et le déficit public d'un pays étant à l'équilibre stationnaire jusqu'à t = 0



L'équilibre stationnaire, kessécé? 



Cela signifie que le PIB (Y) est à son potentiel (YP) chaque année, donc l'Output Gap (OG) est nul, que le déficit (D) et la dette (B) sont stables en pourcentage de PIB. Par exemple, la dette. La dette augmente avec le déficit chaque année. 

B(t) = B(t-1) + D(t)
En pourcentage de PIB, on divise tout par Y(t) et on note les pourcentages en minuscule
B(t)/Y(t) = B(t-1)/Y(t-1) * Y(t-1)/Y(t)  + D(t)/Y(t)
b(t) ~ b(t-1) * (1-g(t)) + d(t)

Plaçons nous dans le cas stationnaire, le ratio de déficit est constant à d, la croissance est égale à la croissance potentielle g, et le ratio de dette se stabilise à b quand
b = b *(1- g) + d
Donc b = d/g

Par exemple, si la croissance potentielle est de 5% (2.5% de croissance en volume et 2.5% d'inflation donne une croissance du PIB en euros courants de 5%) une dette se stabilisera à 60% du PIB quand le déficit sera à 3%. C'étaient les hypothèses de Maastricht. 

Pour simplifier les calculs, on peut prendre comme hypothèse une croissance potentielle nulle, donc un PIB potentiel constant à 100 par exemple, un déficit nul et une dette nulle. Ca ne change pas grand chose par la suite, puisqu'on raisonne en déviation par rapport à l'état stationnaire. A t = 0, il arrive un choc de demande à ce pays. Par exemple, une crise financière. L'output gap passe subitement à -10%. Le déficit augmente donc de 10 points fois l'élasticité (disons 0.5), donc 5 points. Mais l'augmentation de ce déficit réduit l'output gap via le multiplicateur (disons 1). Ce processus converge et au final on se retrouve avec un output gap moins élevé que le choc initial, et un déficit positif. 


Par la suite, en supposant bien sûr que l'économie n'est pas prise dans une spirale négative à la Fisher et que les ressources productives inutilisées ne se détériorent pas (voir Partie I), le PIB suite une trajectoire le ramenant vers son potentiel, aidé par le déficit conjoncturel. Dans cette simulation, le PIB potentiel et la balance structurelle sont inchangés. 



Si on étudie ces trajectoires selon les différentes valeurs de l'élasticité et du multiplicateur, on constate que le PIB revient plus rapidement à son potentiel quand l'élasticité est grande (les stabilisateurs automatiques sont plus forts) et quand le multiplicateur est élevé. Cela peut expliquer pourquoi les pays où la part de l'Etat dans l'économie est importante ont mieux résisté à la crise les premières années et pourquoi les reprises sont plus rapides juste après un choc important de demande identifié comme tel, quand la banque centrale laisse jouer les stabilisateurs automatiques, voire les accompagne en accommodant sa politique monétaire.  





  • Dans la vraie vie



Et la réalité dans tout ça? Dans la vraie vie, on ne connaît pas bien le niveau du PIB potentiel. Très souvent, les estimations disponibles considèrent qu'il baisse au moment d'une crise économique alors que cela paraît étonnant d'imaginer que tant que ressources productives sont détruites en une seule année. Cela peut-être le cas si l'économie fait face à un gros choc d'offre (augmentation des prix pétroliers par exemple) la conduisant non pas à s'éloigner momentanément de son équilibre stationnaire, mais à changer d'équilibre stationnaire. Mais dans le cas d'une crise de la demande pure, cela ne devrait arriver qu'à travers les effets d'hystérèses évoqués dans la Partie I, lorsque les ressources inutilisées se détériorent et que la productivité baisse. 

Les estimations de court terme de l'output gap, donc du déficit structurel, sont hautement volatiles et bien souvent les économistes d'institutions travaillent sous contrainte politique, c'est-à-dire que si leurs estimations les conduisent à préconiser des politiques qui ne plaisent pas à leur ministre, commissaire européen, etc... ils sont gentiment invités à réviser leur estimation ou à ne pas les publier. Par exemple, prenons la chronique des déficits structurels Allemand, Français et Britannique depuis 2003 selon la Commission Européenne

Source : Commission Européenne

La crise de 2009 aurait eu un impact de 4 points sur le déficit structurel anglais, et de 2 points sur le déficit structurel français. Sachant que les déficits totaux anglais et français ont augmenté respectivement de 4 points et de 2.4 points, cela signifierait donc que l'augmentation du déficit serait quasiment entièrement structurelle, voire 100% structurelle dans le cas du Royaume Uni. 


Les deux pays ont mené des politiques de relance en 2009, mais pas suffisantes et en tout cas pas de cette ampleur. De même, la productivité au Royaume Uni semble avoir baissé depuis la crise, ce qui traduit un choc structurel, mais qui n'explique pas à lui seul la trajectoire du PIB anglais depuis 2009. Il y a donc un problème avec l'estimation actuelle faite par la Commission. Bien entendu, si on croit cette estimation, on a tendance à vouloir justifier les politiques de rigueur. Sans vouloir mettre en doute le travail des économistes de la Commission Européenne, on peut néanmoins s'interroger sur leurs contraintes. 





L'importance de la macroéconomie en finances publiques (Partie III) : L'élasticité

Suite de Partie I et Partie II

L'élasticité du déficit public au PIB est une question un peu plus simple que les deux premières. Dans tous les pays, les recettes fiscales varient avec les revenus (très peu d'imposition forfaitaire) et certaines dépenses publiques augmentent lorsque l'économie est en récession, principalement les dépenses de chômage. 

Prenons le cas simple d'un pays à taux de taxation unique, t, tel que le montant total des impôts prélevés est égal à t fois les revenus de tous les agents : T = t * PIB. Supposons que les dépenses de ce pays sont constantes D, qu'il n'y a pas d'assurance chômage. 

Le solde budgétaire est donc S = T - D et en pourcentage de PIB cela donne 
s = t  -  D/PIB
Si les dépenses représentent 30% du PIB potentiel,  on a donc
s = t  -  0.3*PIB pot/PIB = t  -  0.3 * 1/ (1+OG) ~  t  -  0.3 * (1  -   OG)
Où OG est l'Output Gap défini en partie I par OG  = (PIB - PIB pot) / PIB pot est négatif

Une diminution de 1 point de l'output gap (donc une diminution de la croissance de 1 point) conduit ici à une diminution de 0.3 point du solde budgétaire. Ici, l'élasticité du déficit public au PIB est donc de - 0.3. 

En réalité, les taux de taxation ne sont pas uniques et les dépenses publiques réagissent au PIB. Les recettes d'impôt progressif augmenteront plus vite que le PIB, et les dépenses d'assurance chômage augmenteront lorsque le PIB baisse. 

Estimer cette élasticité est utile lorsque le gouvernement fait ses prévisions pour le Projet de Loi de Finance à l'automne de l'année précédente. Au-delà des articles racoleurs et catastrophistes de la presse, pour qui la Cour des Comptes ne fait que "pointer les erreurs",  "épingler", voire "fustiger" le gouvernement (quel que soit le gouvernement, c'est une constante), la polémique actuelle sur le rapport de la Cour des Comptes (lien) porte notamment sur le fait que l'élasticité des recettes s'est révélée beaucoup plus faible que prévue dans le PLF il y a un an : 0.4, au lieu des 1 prévus. Cette élasticité exceptionnellement faible pose d'ailleurs problème, une élasticité des recettes de 1 (les recettes augmentent de 1% quand les revenus augmentent de 1%) étant en général une hypothèse assez faible, la progressivité de certains impôts devant conduire à une élasticité supérieure à 1. Pour la France, c'est un peu compliqué, car les impôts de l'année N portent parfois sur les revenus de l'année N-1, modulo différents acomptes, ce qui rend le calcul de l'élasticité très difficile lorsque l'économie change de régime de croissance. 

En résumé, le tableau ci-dessous donne les élasticités des recettes et dépenses (en % de PIB) pour les Etats de l'Union Européenne. En général, cela tourne autour de 0.5. 
Source : Commission Européenne

Les mécanismes conduisant le déficit budgétaire à augmenter naturellement quand la croissance ralentit sont appelés les stabilisateurs automatiques. En effet, le déficit augmentant contribue à adoucir le ralentissement de la croissance, proportionnellement au multiplicateur. C'est le principe d'une politique contra-cyclique, augmenter le déficit en période de récession et le réduire dans les booms. 

Enfin, ces élasticités nous permettent de définir le déficit conjoncturel (l'augmentation du déficit due à l'output gap) égal à Output Gap multiplié par l'élasticité, et le déficit structurel, qui est le déficit n'étant pas expliqué par les fluctuations conjoncturelles, donc déficit total moins déficit conjoncturel. 




L'importance de la macroéconomie en finances publiques (Partie II) : Le multiplicateur

Suite de Partie I

Le multiplicateur budgétaire est l'impact sur le PIB de 1€ d'augmentation sur les dépenses publiques. Il est possible de l'estimer empiriquement, mais ces estimations ne pourront se détacher de la spécificité des circonstances de la période et du lieu d'estimation. Il est possible de le construire théoriquement, mais il faut une théorie qui tienne la route. 

L'idée du multiplicateur est né de Keynes, et part de l'identité comptable ci dessous : tout ce qui est produit (Y) et importé (M) dans l'économie est consommé par l'Etat (G) ou les ménages (C), investi (I), ou exporté (X)
Y = C + I + G + X - M

Y représente la production, mais également le revenu avant impôts (T) puisque in fine les entreprises appartiennent aux ménages. La consommation des ménages C représente une fraction c du revenu de ces ménages, appelé la propension marginale à consommer. 
On a donc Y = c(Y-T) + I + G + X - M
Ce qui donne   Y(1-c) = G + I -cT + X - M. 

Laissant tout le reste inchangé, l'impact sur Y d'une augmentation de G est donc 1/(1-c) > 1. En achetant une Peugeot, l'Etat permet aux salariés de Peugeot de gagner plus d'argent, donc de consommer une fraction de ce surcroît d'argent, ce qui profitera à d'autres agents de l'économie, etc... De la même façon, l'impact de la réduction des impôts est c/(1-c), plus petit que le multiplicateur de la dépense. 

Bien entendu, les autres termes de l'équation évoluent en fonction de la dépense publique, de la politique monétaire, et c'est le but de la macroéconomie d'élaborer le modèle détaillant le mieux les interactions entre les agents. On ne va pas rentrer dans le détail de tous les modèles ici, mais en résumé
1) On a les modèles ad hoc type IS-LM ou AS-DS, où les anticipations des agents n'entrent pas en compte. 
2) Ces modèles n'ont pas résisté à la Critique de Lucas formulée en 1976, et des modèles prenant en compte les anticipations ont été construits, comme les RBC
3) Ces modèles décrivant très mal les fluctuations économiques, leurs hypothèses ont été revues par la Synthèse néo-keynésienne, en introduisant par exemple des rigidités sur les prix ou des marchés du crédit imparfaits. 
Et on a abouti aujourd'hui à développer une classe de modèles encore très imparfaits, les DSGE, mais qui sont des outils utiles pour penser l'économie, et notamment dans le cadre de ce post pour réfléchir à l'impact des circonstances sur le multiplicateur budgétaire. 

On a vu que dans le cadre de notre identité comptable le multiplicateur associé à une baisse des impôts était plus faible que celui associé à une hausse des dépenses. C'est ce qui a malheureusement conduit à associer Keynes et socialisme. La vérité est beaucoup plus compliquée que cela, les économistes se déclarant Keynésiens aujourd'hui sont ceux qui croient en des modèles pouvant conduire dans certaines circonstances à des multiplicateurs élevés. Les autres économistes, en général des théoriciens RBC, travaillent sur des modèles n'exhibant que très rarement des propriétés dites "keynésiennes". Etant donné qu'il est très difficile de confirmer ou infirmer une théorie en sciences sociales, beaucoup de théories coexistent encore. Néanmoins, depuis la crise, les modèles néo-keynésiens ont pris de l'ampleur car ils semblent pour l'instant mieux décrire le fonctionnement de l'économie dans ces circonstances extrêmes, et ce sont ceux utilisés par les Banques Centrales. 

Bien entendu, le diable est dans les détails. Un modèle DSGE néo-keynésien comme celui de la Commission Européenne pourra conduire à des multiplicateurs budgétaires très différents de celui du FMI, tout dépend des hypothèses retenues. Le débat sur quelles hypothèses permettent d'avoir le meilleur modèle prédictif n'est pas tranché. Néanmoins, il y a des constantes qu'on peut exposer ici rapidement. Pour plus de détail, voir par exemple ce papier de la Commission Européenne qui effectue une revue de la littérature sur les multiplicateurs budgétaire. 


  1. Le multiplicateur dépend avant tout de la réponse de la Banque Centrale au changement de politique budgétaire. Dans la majorité des cas, lorsque l'économie est proche de son potentiel, que l'inflation est stable et que les taux d'intérêts nominaux sont largement positifs, la Banque Centrale est capable de compenser entièrement l'effet sur le PIB de l'augmentation ou de la réduction du déficit en adaptant sa cible de taux. Dans ce cas, le multiplicateur est proche de zéro. Dans ce cas, on n'a pas besoin de relancer, mais on sait qu'on peut en profiter pour réduire le déficit et la dette sans impact sur la croissance ou le chômage. C'est le policy mix de Clinton et Greenspan. 
  2. Dans le cas où la politique monétaire est contrainte par des taux nominaux ne pouvant être négatifs, on passe dans Bizarro World : le fait qu'une politique budgétaire expansionniste est inflationniste devient une excellente chose puisqu'à taux nominal constant (=0) ça , la politique monétaire ne peut rien faire pour compenser la politique budgétaire, etc... et les multiplicateurs budgétaires sont très élevés.
  3. Plus les prix sont rigides et les agents contraints financièrement (c'est-à-dire moins ils adapter leur épargne ou s'endetter pour lisser leur consommation dans le temps), plus on se rapproche de la situation du modèle IS-LM et plus les multiplicateurs sont élevés
  4. Plus l'économie est ouverte, plus les multiplicateurs sont faibles.
  5. La nature des dépenses changent le multiplicateur. Les hausses de dépenses d'infrastructure, de recherche, d'éducation et les baisses d'impôts sur les ménages les plus pauvres tendent à avoir des multiplicateurs élevés, les baisses d'impôts sur les ménages riches et de TVA tendent à avoir des multiplicateurs faibles. 
Dans ce papier, Olivier Blanchard étudie l'impact qu'ont eu les erreurs d'estimation du multiplicateur pendant la dernière sur les prévisions de croissance. Cela peut être résumé en un graphique 

Pour la Grèce par exemple, une réduction du déficit programmée de 5 point de PIB a conduit à une erreur sur les prévisions de croissance de 5 points. Cela signifie que le multiplicateur a probablement été sous estimé de 1, c'est-à-dire que si le modèle du FMI avait des multiplicateurs sous-jacents de 0.5, la réalité était probablement plus proche de 1.5. 





L'importance de la macroéconomie en finances publiques (Partie I) : L'output gap

Pourquoi les statistiques et les modèles économiques sont-ils importants en finances publiques? On pourrait s'imaginer qu'il ne s'agit que de comptabilité, comme pour une entreprise, et que pour réduire le déficit il suffit d'augmenter les recettes ou de réduire les dépenses. 

Ce n'est pas le cas car imaginez une entreprise dont les salariés sont les clients. Si cette entreprise licencie ses salariés, ses clients perdent en pouvoir d'achat et ses ventes baissent, peut-être autant voire plus que l'économie qu'elle a réalisée sur sa masse salariale. Pour un pays, c'est exactement ce qu'il se passe. 

Les spécialistes de finances publiques en ont conscience, et c'est pour cela qu'ils essaient d'estimer un certain nombre de paramètres qui vont les aider à mieux piloter les trajectoires de déficit. Dans ce post, je place une séparation totale entre les débats sur le niveau des dépenses et recettes publiques, qui relèvent selon moi en majeure partie de choix politiques, et les débats sur le solde budgétaire, qui n'est que la différence de l'un et de l'autre. Ce qui va suivre est valable autant dans un pays très libéral que dans un pays très social, seule la trajectoire du déficit compte. 

Quels sont ces paramètres d'importance? Le premier est l'Output Gap, soit l'écart entre le PIB et son potentiel. Le deuxième est le multiplicateur de finances publiques, c'est-à-dire l'effet d'une augmentation de 1€ de déficit public sur le PIB. Le troisième est l'élasticité du solde budgétaire au PIB, soit l'effet d'une augmentation de 1€ du PIB sur le déficit public. 

Ces trois paramètres sont difficiles à estimer, et néanmoins leur importance est primordiale.

  • L'output gap et le PIB potentiel
Le PIB potentiel représente ce que le pays serait capable de produire si toutes les ressources productives du pays étaient utilisées. On peut le calculer de plusieurs manières, l'une, par filtrage statistique, consistant à regarder la série de PIB sur une période donnée, identifier des cycles de variations se répétant et isoler une tendance qu'on appellera potentiel. La deuxième, dite structurelle, consiste à faire la somme de tous les facteurs de production du pays : capital productif (usines, machines...), travail (population active moins chômage frictionnel), multipliés par leurs productivités (de chacun des facteurs et totale).

La deuxième méthode est en général préférée à la première car elle est moins sensible aux dernières variations : quand le PIB chute fortement une année, le filtre ne sait pas fait la différence entre ce qui est cyclique et structurel, il doit attendre que le cycle soit terminé pour en extraire la tendance. 

Le PIB potentiel a son importance, car lorsque l'économie est proche de son potentiel, cela signifie que les ressources productives du pays sont presque entièrement utilisées, et qu'il est illusoire d'espérer relancer la croissance via une hausse du déficit public: les ressources productives évoluant lentement d'une année sur l'autre (via la démographie et l'accumulation du capital), la production changera peu et l'Etat se retrouvera en concurrence avec les autres agents de l'économie pour l'achat de biens et services, dont le prix augmentera. C'est pourquoi l'on dit une relance budgétaire est inflationniste si le PIB est à son potentiel. Si la Banque Centrale a pour mandat de limiter l'inflation, elle le fera via une hausse des taux d'intérêts, et plutôt que d'être inflationniste la relance budgétaire réduira les investissements, et on aura toujours 
PIB = Consommation + Investissement + Consommation publique + Balance commerciale. 
 =                 =                        --                               ++                               =


Beaucoup de points autour du PIB potentiel font débat parmi les économistes. Le premier étant sur la possibilité pour le PIB d'être plus élevé que son potentiel. En théorie ce n'est pas possible puisque les ressources ne peuvent pas produire plus que ce qu'elles peuvent produire, donc si l'output gap est positif, cela est dû à un problème de mesure du potentiel : avec la méthode par filtrage, l'output gap est nécessairement de moyenne nulle, donc la moitié du temps l'output gap est positif. Avec la méthode structurelle, si l'output gap est positif, cela peut venir d'une mauvaise estimation de la productivité. Quoiqu'il en soit, si le concept de l'output gap est toujours négatif, les estimations actuelles de l'output gap permettent de raisonner en variation d'une année sur l'autre. 



Un bon moyen aussi de savoir si l'on s'approche du potentiel est de regarder l'impact d'une augmentation du déficit sur l'inflation, à politique monétaire inchangée. Si l'inflation n'accélère pas suite à l'augmentation du déficit, il y a de fortes chances que l'output gap soit négatif, comme ce fut le cas en 2009 au moment de la crise, et que les déficits publics ont très fortement augmenté sans produire d'inflation, alors même que les Banques Centrales baissaient les taux. 



Un deuxième point faisant débat est sur la tendance "naturelle" de l'économie à revenir à son potentiel. Cela est sous-jacent dans beaucoup de modèles économiques, c'est pourquoi la plupart des prévisions de long-terme des institutions comme la Commission Européenne ou le FMI projettent des output gap nuls au bout d'un moment. Ce point n'est pas acquis, il est possible que suite à une crise suffisamment importante et sans choc positif, l'économie s'engage dans une spirale destructrice se renforçant. C'est la théorie de la déflation par la dette de Fisher : les agents cherchent à épargner pour rembourser leur dette, ce qui réduit la demande, contracte les salaires et les prix, crée de la déflation, qui rend la dette des agents plus importante en termes réels, etc... Pour interrompre cette spirale, il faut un effacer les dettes, ou avoir une politique monétaire fortement expansioniste, ou compenser la baisse de la demande par une hausse du déficit, ou un peu des trois. Il est également possible, et même probable, que lors de récessions prolongées la sous-utilisation des ressources conduit à une baisse de leur productivité (chômage de longue durée, perte de compétence, capital non entretenu...). Ce sont les effets d'hystérèse évoqués par Blanchard, l'actuel chef économiste du FMI, dans les années 1980. 



Les modèles de croissance, comme celui de Solow, ou ceux utilisés aujourd'hui par les économistes du développement, ont pour but d'étudier les facteurs contribuant à la croissance de long-terme, c'est-à-dire la croissance du PIB potentiel. Cela passe en général par l'accumulation du capital et l'augmentation de la productivité. Ces modèles très raffinés montrent qu'il existe des taux d'accumulation du capital optimaux (plus n'est pas toujours mieux), que la productivité augmente avec la technologie, l'éducation etc..., mais que ce sont en général des évolutions de fond qui ne concernent pas l'économiste s'intéressant aux fluctuations conjoncturelles. C'était du moins le point de vue de Keynes, avant la naissance de ces théories de la croissance, et sans savoir l'importance qu'elles allaient prendre, dans une phrase encore aujourd'hui très mal interprétée : "The long run is a misleading guide to current affairs. In the long run we are all dead. Economists set themselves too easy, too useless a task if in tempestuous seasons they can only tell us that when the storm is past the ocean is flat again."



La question de l'output gap est importante, car de lui dépend le multiplicateur et la capacité pour une politique budgétaire expansionniste de relancer effectivement. Si une baisse du PIB est à tort interprétée comme un choc de demande pur à potentiel inchangé, les politiques de relance seront fortement inflationnistes et sans effet sur la croissance. C'est en partie ce qu'il s'est passé dans les années 70. A l'inverse, si une baisse du PIB est à tort interprétée comme une baisse du potentiel, un choc d'offre, ne rien faire pour relancer la croissance risque d'ancrer le nouveau niveau du PIB comme un nouveau potentiel, plus bas, alors qu'il aurait été possible de réduire le chômage en relançant. Le débat actuel sur la productivité anglaise ayant fortement chuté depuis la crise essaie de trancher cette question pour le Royaume-Uni. La Commission Européenne a également récemment fait son mea culpa et révisé ses premières estimations de l'output gap, initialement trop faibles, qui ont servi à justifier la nécessité des politiques d'austérité.